Équipe d’EHPAD en analyse de la pratique après un deuil

« On n’a même pas eu le temps de lui dire au revoir » : accompagner le deuil des aides-soignants en EHPAD

APP · EHPAD · Deuil professionnel

Ce que montre cette situation : après le décès d’un résident, l’analyse de la pratique professionnelle aide l’équipe à mettre des mots sur l’épreuve, clarifier les responsabilités et transformer l’expérience en repères collectifs.

Rédigé par Louis-Marie Toutain, psychologue du travail et psycho-ergonome · Publié le .

La situation présentée est anonymisée ; certains détails ont été ajustés afin de préserver la confidentialité des personnes et de l’établissement.

En EHPAD, les professionnels savent que la mort fait partie de leur environnement de travail.

Pourtant, savoir qu’un résident va mourir ne signifie pas que sa disparition devient ordinaire.

Les aides-soignants accompagnent parfois une personne pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Ils connaissent ses habitudes, ses expressions, ses goûts, ses inquiétudes et la manière dont elle souhaite être aidée.

Lorsqu’elle décède, l’équipe ne perd pas uniquement un résident.

Elle perd une personne avec laquelle une relation professionnelle, humaine et parfois affective s’était construite.

C’est dans ce contexte qu’un groupe d’aides-soignantes m’a sollicité lors d’une séance d’analyse de la pratique professionnelle (APP).

Le décès récent d’une résidente avait laissé dans l’équipe un sentiment de malaise, d’injustice et d’inachevé.

Un décès qui continue de travailler l’équipe

Madame L. vivait dans l’établissement depuis près de quatre ans.

Au fil des mois, son état de santé s’était progressivement dégradé. L’équipe savait qu’elle approchait de la fin de sa vie, mais cette évolution restait difficile à nommer clairement.

Un matin, son état s’aggrave rapidement. Le médecin est contacté, la famille est prévenue et plusieurs professionnels interviennent autour d’elle.

Madame L. décède quelques heures plus tard.

Dans les jours qui suivent, certaines aides-soignantes expriment leur tristesse. D’autres se montrent irritables. Une professionnelle regrette de ne pas être entrée dans la chambre une dernière fois. Une autre se demande si la résidente a souffert.

Une troisième reste marquée par la réaction de la famille :

« Sa fille nous a reproché de ne pas l’avoir appelée plus tôt. J’ai eu l’impression qu’elle disait qu’on n’avait pas bien fait notre travail. »

L’équipe reprend pourtant rapidement son activité.

La chambre doit être préparée. Un autre résident doit prochainement être accueilli. Les soins continuent et les familles sollicitent les professionnels.

Il n’existe pas toujours de temps formalisé pour revenir sur ce qui vient de se passer.

Le décès semble terminé administrativement.

Pour les professionnels, il ne l’est pas nécessairement psychiquement.

L’analyse de la pratique n’est pas uniquement un groupe de parole

Lors de la séance, mon premier objectif est de créer un cadre dans lequel les professionnelles peuvent parler sans craindre d’être jugées.

Cependant, l’analyse des pratiques ne consiste pas seulement à demander :

« Comment vous sentez-vous ? »

Cette question est importante, mais elle ne suffit pas.

Mon rôle est d’aider le groupe à comprendre ce qui s’est joué dans la situation :

  • dans la relation avec la résidente ;
  • dans la coordination entre professionnels ;
  • dans les décisions prises ;
  • dans la relation avec la famille ;
  • dans les règles de l’établissement ;
  • dans les valeurs professionnelles mobilisées.

Nous partons donc d’une situation précise, et non d’une discussion générale sur la mort.

Je propose à l’équipe de reconstruire progressivement le déroulement des événements.

Que savait-on de l’état de Madame L. ?

Quels signes avaient été observés ?

Quelles informations avaient été transmises ?

Qui avait pris les décisions ?

Qu’avait exprimé la résidente auparavant ?

Quelles étaient les attentes de la famille ?

Quels choix appartenaient aux aides-soignantes et lesquels relevaient du médecin, de l’infirmier ou de l’encadrement ?

Cette reconstruction permet de distinguer plusieurs niveaux souvent confondus lorsque l’émotion est forte :

ce qui a été observé, ce qui a été décidé, ce qui a été compris et ce qui reste incertain.

« Est-ce que nous avons bien fait ? »

La question revient plusieurs fois dans le groupe :

« Est-ce que nous avons bien fait ? »

Elle pourrait sembler appeler une réponse simple.

Pourtant, elle recouvre plusieurs interrogations.

Les professionnelles se demandent si la douleur a été suffisamment soulagée, si la famille a été prévenue au bon moment, si la résidente aurait souhaité rester dans sa chambre ou être hospitalisée, et si elles-mêmes ont été assez présentes.

Ces questions ne sont pas seulement techniques.

Elles sont éthiques.

Elles confrontent les professionnels à plusieurs principes qui peuvent entrer en tension :

  • respecter la volonté de la personne ;
  • éviter une souffrance inutile ;
  • maintenir une présence humaine ;
  • préserver l’intimité ;
  • répondre aux attentes de la famille ;
  • ne pas réaliser de soins disproportionnés ;
  • agir dans les limites de son rôle professionnel.

Le cadre légal français reconnaît à toute personne le droit à une fin de vie digne et au meilleur apaisement possible de la souffrance. Il prévoit également l’accès à l’accompagnement et aux soins palliatifs lorsque l’état de santé le nécessite, comme le précise la loi du 26 mai 2026.

Mais ces principes généraux ne disent pas mécaniquement ce qu’il faut faire dans chaque situation.

Entre la loi et le soin concret, les équipes doivent interpréter des signes, partager des informations, se coordonner et prendre des décisions dans un contexte souvent incertain.

La volonté du résident reste le point de départ

Au cours de la séance, une professionnelle évoque les souhaits que Madame L. avait pu exprimer plusieurs mois auparavant :

« Elle disait qu’elle ne voulait plus retourner à l’hôpital. Mais je ne sais pas si c’était écrit quelque part. »

Cette remarque ouvre une question essentielle.

Que savait réellement l’équipe de la volonté de la résidente ?

Avait-elle rédigé des directives anticipées ?

Avait-elle désigné une personne de confiance ?

Ses souhaits figuraient-ils dans son dossier ou dans son projet personnalisé ?

Les directives anticipées permettent à une personne majeure de préciser ses souhaits concernant les traitements et les actes médicaux, dans l’hypothèse où elle ne serait plus en mesure d’exprimer sa volonté. La personne de confiance, lorsqu’elle a été désignée, témoigne prioritairement de cette volonté auprès de l’équipe médicale ; elle ne doit pas être confondue avec la simple personne à prévenir.

Ces dispositifs peuvent pourtant rester méconnus, incomplets ou difficilement accessibles au moment où la situation se dégrade.

L’analyse des pratiques permet alors de dépasser la recherche d’un responsable.

La question devient :

Comment notre organisation pourrait-elle mieux recueillir, actualiser et transmettre les souhaits des résidents avant les situations d’urgence ?

Cette transformation de la question est importante.

On passe de :

« Qui aurait dû savoir ? »

à :

« Comment construire collectivement une meilleure continuité de l’information ? »

Les aides-soignants sont au cœur de l’observation clinique

Une aide-soignante dit pendant la séance :

« Nous, on voyait bien qu’elle n’était plus comme d’habitude, mais on ne savait pas si c’était vraiment la fin. »

Cette phrase met en évidence une difficulté fréquente.

Les aides-soignants ne prennent pas seuls les décisions médicales. Pourtant, leur proximité quotidienne avec les résidents leur permet souvent de détecter précocement une modification de l’état général :

  • un changement de regard ;
  • une diminution de l’alimentation ;
  • un retrait inhabituel ;
  • une modification de la respiration ;
  • une fatigue plus importante ;
  • un refus de soin ;
  • une agitation ou, au contraire, une absence de réaction.

Ces observations constituent une ressource clinique majeure.

Mais elles ne deviennent réellement utiles que si elles peuvent être transmises, entendues et discutées.

La difficulté ne se situe donc pas uniquement dans la capacité individuelle à repérer un signe.

Elle se trouve aussi dans l’organisation du travail :

  • existe-t-il un temps de transmission suffisant ?
  • les observations des aides-soignants sont-elles reconnues ?
  • les professionnels savent-ils à qui transmettre une inquiétude ?
  • les décisions prises sont-elles ensuite expliquées à l’équipe ?
  • les changements d’état sont-ils tracés de manière accessible ?

L’analyse de la pratique permet ici de rendre visibles des compétences souvent peu reconnues : observer, comparer, interpréter, alerter et ajuster l’accompagnement.

Quand la famille exprime sa colère

Le reproche formulé par la fille de Madame L. a fortement marqué l’équipe.

Certaines professionnelles se sentent injustement mises en cause. D’autres pensent qu’elles auraient peut-être dû insister pour que la famille vienne plus tôt.

Dans un premier temps, il serait tentant de chercher à déterminer qui avait raison.

Mais cette opposition risque d’enfermer chacun dans une position défensive.

Nous essayons donc de comprendre la fonction de cette colère.

Pour la famille, l’annonce d’une aggravation ou d’un décès peut provoquer de la sidération, de la culpabilité ou le sentiment d’avoir été privé d’un dernier moment.

Le reproche adressé aux professionnels ne signifie pas nécessairement qu’une faute a été commise.

Il peut traduire une impossibilité, à cet instant, de penser la perte autrement.

Cela ne veut pas dire que les professionnels doivent tout accepter.

Une parole agressive peut être recadrée. Une réclamation doit être instruite. Les faits doivent être vérifiés.

Mais comprendre le processus émotionnel évite de répondre uniquement sur le registre de la justification :

« Nous avons suivi le protocole. »

La famille a souvent besoin de savoir ce qui s’est passé, mais aussi de percevoir que son proche a été considéré comme une personne jusqu’au bout.

La Haute Autorité de santé souligne l’importance de la personnalisation de l’accompagnement, de la prise en compte de l’histoire de vie et de la qualité du lien entre la personne âgée, les professionnels et son entourage.

Dans la séance, nous travaillons donc plusieurs manières de répondre à une famille endeuillée :

  • reconnaître d’abord son émotion ;
  • ne pas répondre trop rapidement par une défense institutionnelle ;
  • expliquer les faits avec des mots accessibles ;
  • préciser ce qui relève ou non du rôle de l’aide-soignant ;
  • orienter vers l’infirmier, le médecin ou la direction lorsque cela est nécessaire ;
  • transmettre à l’équipe les questions restées sans réponse.

Peut-on être touché sans perdre sa posture professionnelle ?

Une professionnelle finit par dire :

« Je me suis attachée à elle. Je sais qu’on nous dit de garder une distance, mais je ne peux pas faire comme si cela ne me faisait rien. »

Cette interrogation est centrale dans les métiers du soin.

La distance professionnelle est parfois interprétée comme une absence d’émotion.

Or, ne rien ressentir n’est ni réaliste ni nécessairement souhaitable.

La relation de soin suppose une forme d’engagement. Les professionnels connaissent les résidents, partagent leur quotidien et les accompagnent dans des moments de grande vulnérabilité.

La question n’est donc pas de supprimer l’attachement.

Elle consiste à pouvoir reconnaître ce que la relation produit, sans que cet attachement empêche de travailler, conduise à décider à la place de la personne ou envahisse durablement la vie personnelle.

Je propose alors une distinction au groupe :

Être affecté ne signifie pas être désorganisé.

Un professionnel peut être triste et rester professionnel.

Il peut éprouver de l’affection tout en respectant son rôle.

Il peut avoir besoin de parler d’un décès sans manquer de compétence.

Le véritable risque apparaît lorsque l’émotion ne peut jamais être reconnue, élaborée ou partagée.

Elle peut alors se transformer en retrait, en irritabilité, en culpabilité, en banalisation de la mort ou en épuisement.

Lorsque les rites professionnels disparaissent

Plusieurs aides-soignantes regrettent l’absence de moment collectif après le décès.

Une professionnelle explique :

« Avant, on mettait une petite lumière et on prenait quelques minutes. Maintenant, on doit rapidement vider la chambre. »

Cette remarque fait apparaître une tension entre les nécessités organisationnelles et le besoin de marquer symboliquement le passage.

Les rites ne relèvent pas forcément de la religion.

Ils peuvent prendre des formes très simples :

  • informer clairement l’ensemble de l’équipe ;
  • prendre quelques minutes lors des transmissions ;
  • permettre aux professionnels présents de se recueillir ;
  • respecter autant que possible un délai avant la réoccupation de la chambre ;
  • évoquer le résident lors d’une réunion ;
  • adresser un message à la famille ;
  • inscrire le décès dans un registre ou un support mémoriel respectueux.

Ces pratiques aident à reconnaître qu’un événement important s’est produit.

Elles permettent aussi de ne pas réduire le décès à une opération logistique.

Depuis la loi du 26 mai 2026 visant à garantir l’égal accès à l’accompagnement et aux soins palliatifs, le droit français insiste davantage sur l’intégration de l’approche palliative et de l’accompagnement du deuil dans l’organisation des établissements et services médico-sociaux. Le cadre prévoit notamment que les projets d’établissement abordent l’accompagnement de la fin de vie, le deuil et l’articulation avec les ressources extérieures spécialisées. Cette évolution juridique ne remplace pas la réflexion des équipes.

Elle oblige plutôt les établissements à penser plus explicitement leurs pratiques.

Transformer une difficulté en pistes de travail

À la fin de la séance, il ne s’agit pas de produire une procédure supplémentaire déconnectée du quotidien.

Le groupe fait émerger plusieurs propositions concrètes :

  • mieux identifier les résidents disposant de directives anticipées ;
  • rappeler la différence entre personne de confiance et personne à prévenir ;
  • tracer plus clairement les souhaits exprimés par le résident ;
  • créer un temps de reprise après les décès particulièrement difficiles ;
  • clarifier qui informe la famille et à quel moment ;
  • associer davantage les aides-soignants aux échanges sur l’évolution clinique ;
  • mieux connaître les possibilités de recours à une équipe mobile de soins palliatifs ou à l’hospitalisation à domicile ;
  • formaliser un rituel institutionnel sobre et respectueux ;
  • repérer les professionnels durablement affectés par une situation.

Toutes ces pistes ne dépendent pas des seules aides-soignantes.

Certaines nécessitent l’implication des infirmiers, du médecin coordonnateur, du psychologue, de l’encadrement et de la direction.

C’est un point essentiel de ma posture.

L’analyse des pratiques ne doit pas conduire les professionnels à porter individuellement la responsabilité de difficultés produites par l’organisation.

Elle permet de distinguer :

  • ce que chacun peut ajuster dans sa pratique ;
  • ce qui doit être discuté en équipe ;
  • ce qui relève d’une décision institutionnelle ;
  • ce qui nécessite des ressources extérieures.

Ma posture dans l’analyse de la pratique

Dans ce type de séance, je ne cherche pas à déterminer immédiatement qui a bien ou mal agi.

Je veille d’abord à sécuriser la parole, puis à reconstruire précisément la situation.

Je m’appuie sur plusieurs questions :

  • Que s’est-il réellement passé ?
  • Que savions-nous à ce moment-là ?
  • Que ne savions-nous pas ?
  • Qu’avez-vous essayé de préserver ?
  • Quelles valeurs sont entrées en tension ?
  • Quelle était votre marge de manœuvre ?
  • Qu’est-ce qui dépendait d’un autre professionnel ?
  • Que faudrait-il modifier pour une prochaine situation ?

Cette démarche permet de ne pas psychologiser trop rapidement les difficultés.

Le mal-être d’une aide-soignante après un décès peut être lié à son histoire personnelle.

Mais il peut également résulter :

  • d’une absence d’information ;
  • d’une décision incomprise ;
  • d’un manque de reconnaissance ;
  • d’une relation conflictuelle avec la famille ;
  • de décès successifs ;
  • de l’impossibilité de prendre un temps d’au revoir ;
  • d’un manque de soutien collectif ;
  • d’une contradiction entre ses valeurs et les conditions réelles de travail.

Le diagnostic doit donc rester ouvert.

Faire du deuil un sujet professionnel

Parler du deuil des soignants ne revient pas à fragiliser les équipes.

Cela permet au contraire de reconnaître une dimension réelle de leur activité.

Les aides-soignants ne sont pas de simples exécutants de soins.

Ils accompagnent des personnes dans leur quotidien, leur dépendance, leur intimité et parfois leurs derniers instants.

L’analyse des pratiques leur offre un espace pour transformer une expérience difficile en compréhension partagée.

Elle permet de remettre en circulation la parole, de clarifier les rôles, de travailler les dilemmes éthiques et de construire des repères collectifs.

L’objectif n’est pas d’empêcher toute souffrance.

Il est d’éviter que chaque professionnel reste seul face à ce qu’il a vécu.

Accompagner dignement la fin de vie des résidents suppose aussi de prendre soin de ceux qui restent et qui, dès le lendemain, devront à nouveau entrer dans une chambre, rencontrer une famille et poursuivre leur travail.

Repères institutionnels

Faire de ces situations un travail collectif

J’anime des groupes d’analyse de la pratique professionnelle auprès des équipes du soin et du médico-social, en Bourgogne-Franche-Comté et partout en France selon le dispositif.

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